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La frégate de l'Utile et l'histoire des naufragés

Contexte historique

La compagnie des Indes

La Compagnie française des Indes orientales, créée à l’initiative de Colbert, est une association de négociants ayant reçu du roi Louis XIV le monopole du commerce entre la France et l’Asie.

Tableau de Joseph Vernet, Port de Bayonne, 1760, exposé au Musée de la Marine, ParisJoseph Vernet, Port de Bayonne, 1760, exposé au Musée de la Marine, Paris.

Créée en 1664, elle a fait faillite en 1769. Réorganisée en 1784, elle perdra son monopole en 1791. Dotée d’un important capital, la Compagnie sera basée à Lorient où elle a installé son administration, ses entrepôts et ses chantiers de construction. La Compagnie disposait de 30 à 40 vaisseaux qui naviguaient vers les comptoirs des Indes (Pondichéry, Chandernagor), de Chine (Canton), et avaient les îles des Mascareignes (Bourbon et Île de France) comme base arrière dans l’océan Indien. Ses vaisseaux ramenèrent d’Asie du café, du thé, du poivre, de la cannelle, du salpêtre, des cauris, des bois utilisés pour la teinture, de la porcelaine de Chine et des cotonnades.

La guerre de Sept ans

La guerre de Sept Ans est un conflit majeur qui, entre 1756 et 1763, oppose les royaumes de France, de Grande-Bretagne et de Prusse à l’Archiduché d’Autriche. Le conflit se déroule sur de nombreux théâtres d’opérations dans le monde (Europe, Amérique du Nord, Inde…), sa conclusion se traduira par un rééquilibrage des forces au profit de la Grande-Bretagne, annonçant l’hégémonie mondiale de son empire au XIXe siècle. À la fin des hostilités, le traité de Paris est signé entre les belligérants. La France perd le Canada et ne conserve aux Indes que quelques comptoirs dont Pondichéry. La guerre aura également pour conséquence la faillite de la Compagnie des Indes orientales en 1769 et le passage de ses possessions sous l’administration royale.

Le parcours de l’Utile et le naufrage

Retracez le voyage de l'Utile vers les Indes Orientales et revivez les six étapes de ce trajet qui mènera les 140 marins et les 160 esclaves vers le naufrage et la destruction du bateau.

Le 22 juillet 1761, après plusieurs escales d'un voyage commencé en 1760 à Bayonne, L'Utile, une flûte de la Compagnie française des Indes orientales commandée par le capitaine Jean de la Fargue, quitte le port de Foulpointe à Madagascar, direction l’île de France, actuelle île Maurice.

Neuf jours plus tard, le 31 juillet, au cours du voyage, le navire frappe par deux fois le fond, puis subit une secousse beaucoup plus violente avant de se fracasser définitivement quelques instants plus tard sur l’île de Sable, future île Tromelin.

Illustration du naufrage de l'Utile par Sylvain SavoiaCrédit : © S.Savoia, Les esclaves oubliés de Tromelin, collection Aire Libre, Dupuis

Quatre heures passent entre les premières secousses et la dislocation complète du navire. « Chaque seconde nous faisait souffrir mille morts, à peine pouvions-nous respirer tant ces furieuses lames étaient vivement répétées. C’est ainsi que nous avons été jusqu’au jour, temps long et affreux  » [Hilarion Dubuisson De Keraudic, écrivain du bord à qui l’on doit le récit circonstancié de ces événements].

À la lueur du petit matin, alors qu’ils pensaient s’être échoués sur un haut-fond, les naufragés rescapés aperçoivent la terre ferme et rejoignent difficilement le rivage, le plus souvent agrippés à des débris.

L’équipage, formé au départ de 140 hommes, n’en compte plus que 122. Dix-huit se sont noyés. A bord du bateau, il y avait aussi 160 esclaves malgaches achetés illégalement par le capitaine et entreposés dans la cale. Seulement 88 d’entre eux survivront, les 72 autres périront.

Les survivants tentent désespérément de récupérer des vivres. Beurre, farine, alcool, pièces de lard et de bœuf, graisse sont notamment sauvés. Ils essaient également de récupérer tout ce qui pourra être utile à la survie : outils, ustensiles...

La cohabitation sur l'île

Très vite, la cohabitation s’organise sur ce tout petit bout de terre d’à peine 1 km². Deux camps sont établis, un pour l’équipage et un pour les esclaves. On se nourrit de chair de tortues et d’œufs de sternes, de petits oiseaux. Et avec ça, une nouvelle priorité : trouver de l’eau potable. On tente de creuser un puits, tentative qui se révèlera infructueuse. Le manque d’eau entraîne la mort de nouveaux esclaves, eux à qui l’équipage refuse l’accès au vin rouge et eau-de-vie sauvés du naufrage. Plus tard, une seconde tentative permettra d’extraire des entrailles de l'île un liquide saumâtre blanchâtre, mélange d’eau douce et d’eau salée, à 15 pieds de profondeur (environ 5 mètres). Cependant, les esclaves accuseront à nouveau des pertes. Certains n’atteindront jamais la source, alors que d’autres, en retour, mourront pour avoir trop bu.

La construction de l’embarcation Le Providence et son départ

Nous sommes le 5 août et vient alors le temps d’envisager de quitter l’île. Le Premier Lieutenant Barthélémy Castellan du Vernet, qui se substitue au capitaine de La Fargue, incapable de prendre la moindre décision (Keraudic le décrivant alors comme « indisposé "), prend rapidement les choses en mains et dessine les plans d’une embarcation pour quitter l’île, construite à partir des débris récupérés de L’Utile.

Illustration de Sylvain Savoia du départ du bateau Le ProvidenceCrédit : © S.Savoia, Les esclaves oubliés de Tromelin, collection Aire Libre, Dupuis

Avec l’aide de 25 survivants, il travaillera jour et nuit pendant un mois à la construction d’un navire de 32,5 pieds de long sur 12 de large (10,50 mètres sur 3,90 mètres). Le 27 septembre, la construction achevée, Le Providence, c’est son nom, est mis à l’eau et embarque les 122 membres d’équipage rescapés.
Aucun esclave avec eux, on invoquera le manque de place. Ils seront laissés sur l’île avec 3 mois de vivres et la promesse de venir les chercher le plus rapidement possible. Une promesse qui ne sera jamais tenue… Le Providence ne met que 4 jours pour regagner Foulpointe, sur la côte est de Madagascar, et l’on recueille le témoignage du capitaine Jean de La Fargue, qui raconte l’aventure tout en minimisant le nombre d’esclaves laissés sur l’île et les conditions précaires dans lesquelles ils se trouvent.

La deuxième tentative pour quitter l’île et chercher du secours puis l’oubli

Les rescapés de l’île embarquent alors le 23 octobre sur Le Silhouette afin de rejoindre Port-Louis. Jean de la Fargue meurt le 12 novembre lors de cette ultime traversée. A l’arrivée du navire, le 25 novembre, le Gouverneur Antoine-Marie Desforges-Boucher est informé du naufrage de L’Utile. Furieux, il refuse catégoriquement d’envoyer un bateau pour porter secours aux esclaves laissés sur l’île. La promesse de Castellan du Vernet ne sera donc pas tenue et, après une période d’indignation face à la décision du Gouverneur, les esclaves abandonnés finissent par tomber dans l’oubli.

Le sauvetage

Ce n’est qu’en 1776, près de quinze ans après le naufrage de L’Utile, que huit esclaves survivants, dont un nourrisson, seront récupérés sur l’île de Sable, par le navire La Corvette, commandée par le chevalier de Tromelin. Les esclaves enfin récupérés seront déclarés libres.

La vie sur l’île Tromelin


Les esclaves oubliés de l’île Tromelin, avec Max Guérout (24mn), réal. Christian Buffet, Maxime Klotz, 2013 : De retour de la 4e campagne de fouilles archéologiques sur cette île, Max Guérout, directeur des opérations, fait le point des informations recueillies sur les conditions de survie matérielles, psychologiques et sociales de ces populations oubliées.

Les habitations

Les tentes confectionnées à l’aide des voiles récupérées sur l’épave de l’Utile protègent d’abord les naufragés abandonnés, mais ces abris précaires n'ont sans doute pas résisté aux premières tempêtes tropicales.

Les abris illustrés par Sylvain SavoiaCrédit : © S.Savoia, Les esclaves oubliés de Tromelin, collection Aire Libre, Dupuis

Les naufragés construisent alors d’étonnants bâtiments en exploitant les matériaux à leur disposition.

La technique de construction, parfaitement maîtrisée, consiste à construire un mur avec des blocs de corail et de grès de plage. La plupart du temps, un seul parement est réalisé, celui de l’intérieur de la pièce. Il est composé d’une base de plaques de grès de plage ou de gros blocs de corail posés de champ sur leur tranche et sur lesquels sont disposés horizontalement des moellons plus petits et imbriqués. Ainsi, les murs épais (autour de 1,5 m) assurent-ils aux bâtiments une grande stabilité, à même de résister aux vents et à la mer.

Les bâtiments, accolés les uns aux autres, ne disposent que d’une seule pièce et d’une seule ouverture, l’entrée. L’espace intérieur est très étroit et suggère qu’une grande partie de la vie quotidienne se déroule plutôt à l’extérieur. Cette exiguïté est certainement due à la difficulté rencontrée par les naufragés pour réaliser les toits. Du fait de leur disparition et de la destruction de la partie supérieure des murs lors de la construction de la station météo, on en ignore la composition.

Les abris sont orientés dos à l’alizé, ce qui permet de réserver un espace de vie protégé du vent. Ils sont d’abord regroupés autour d’un espace central, puis les aléas climatiques ont conduit les rescapés à modifier, réaménager et reconstruire leurs bâtiments. Ainsi, quelque temps avant le sauvetage, l’espace de vie s’est-il déplacé vers l’ouest, à l’abri d’un imposant mur qui recoupe l’organisation précédente.

L’espace situé à l’est de ce mur semble dévolu à l’industrie. La réalisation des abris en dur suppose un travail collectif, au cours duquel les savoir-faire de chacun ont été mis au profit de la communauté. Les Malgaches sont même allés à l’encontre de leurs coutumes pour s’adapter aux conditions environnementales de l’île. En effet, à Madagascar, la pierre était réservée à la construction des tombeaux, les maisons étant faites en matière végétale et en argile.

Les parements des constructions de l'île Tromelin sont très proches de ceux des tombeaux de Madagascar. Les rescapés ont donc dû surmonter une importante barrière psychologique pour habiter des abris en pierre. De même, la mitoyenneté, leur regroupement autour d’un espace central et leur orientation liée à l’alizé transgressent-ils les règles coutumières établissant l’individuation des habitations et l’orientation selon les points cardinaux.

Enfin, les différents états de construction montrent que les rescapés ne sont pas restés prostrés, mais qu’ils ont, au contraire, fait preuve de courage et d’inventivité pour assurer leur survie. Source : Inrap

Se nourrir, s'hydrater

À leur départ de Tromelin, les marins français laissent aux esclaves trois mois de vivres récupérés de l’épave de l’Utile. Une fois ces provisions épuisées et alors que le sauvetage promis reste lettre morte, les naufragés n’ont d’autre choix que d’exploiter les maigres ressources de l’île pour assurer leur survie. Source : Inrap

Un esclave qui boit de l'eau illustré par Sylvain SavoiaCrédit : © S.Savoia, Les esclaves oubliés de Tromelin, collection Aire Libre, Dupuis

L'eau

Le puits creusé quelques jours après le naufrage reste en fonctionnement pendant le séjour des Malgaches. Si les archéologues ne sont pas parvenus à le retrouver, les cartes dessinées par les marins rescapés permettent de déduire approximativement sa position.

Après leur déménagement sur le point haut de l’île, les Malgaches doivent parcourir environ 750 m pour se rendre au puits. Il s’agit alors de puiser l’eau, de la verser dans des récipients et de l’acheminer jusqu’à la zone d’habitat. Plusieurs grandes bassines en plomb ont été retrouvées dans l’un des bâtiments. Elles semblent avoir servi à la conservation de l’eau, tandis qu’un tuyau de cuivre, dont l’une des extrémités a été écrasée, et une coquille de triton aménagée ont pu jouer un rôle de louche.

Pêche d'un coquillage illustré par Sylvain SavoiaCrédit : © S.Savoia, Les esclaves oubliés de Tromelin, collection Aire Libre, Dupuis

La nourriture

Pour se nourrir, les naufragés exploitent la faune de l’île. Les fouilles archéologiques ont mis au jour beaucoup d’ossements d’oiseaux provenant en majorité de sternes fuligineuses, une espèce qui nichait sur l’île en colonies de plusieurs dizaines de milliers d’individus à l’époque du naufrage (l’espèce n’est plus présente à Tromelin de nos jours). Les tortues vertes, dont les carapaces ont été retrouvées en grand nombre par les archéologues, représentent la deuxième espèce animale la plus consommée, et celle qui a fourni le plus de viande aux rescapés. Les marques de boucherie indiquent que la chair était prélevée sur l’animal avant d’être cuite.

En raison de la violence des vagues et de la présence du récif, pêcher à Tromelin sans équipement (embarcation, canne à pêche, ligne) est très difficile. La consommation de poissons et celle de coquillages restent donc secondaires. Enfin, les naufragés mangent certainement du pourpier et les feuilles des patates à Durand, rares végétaux comestibles alors présents sur l’île ; peut-être même entretiennent-ils ces végétaux autour de leur habitat.

Des esclaves faisant la cuisine illustrés par Sylvain SavoiaCrédit : © S.Savoia, Les esclaves oubliés de Tromelin, collection Aire Libre, Dupuis

La cuisine

Cuire la viande suppose l’usage du feu, que les rescapés réussissent à entretenir pendant quinze ans. Les nombreux clous de charpente retrouvés dans tous les niveaux archéologiques prouvent l’emploi du bois récupéré sur l’épave pour alimenter les foyers, à l’usage duquel s’ajoute sans doute celui des bois flottés et du veloutier, le seul arbuste poussant sur l’île. Des briquets à battre le silex laissés par les marins français assurent l’allumage. L’usure extrême des pierres à briquet découvertes montre le souci des Malgaches de ne rien gâcher.

Les archéologues ont retrouvé deux foyers, l’un à l’intérieur d’un bâtiment dans lequel de nombreux ustensiles étaient encore soigneusement rangés (la cuisine ?), et un second équipé d’un trépied provenant de l’Utile, à l’extérieur, sous le vent de ce même bâtiment. Une plaque en cuivre retrouvée en 2013 a probablement été utilisée comme plaque foyère.

Les matériaux de l’épave recyclés

Beaucoup des objets de la vie courante sont en métal et issus de l’épave de l’Utile, tant il est vrai que le fer est très abondant sur un navire en bois, notamment les innombrables clous de charpente de toute taille. Si certains objets sont utilisés tels quels (par exemple, des hameçons, une pointe de harpon, un trépied, une lame de couteau), beaucoup sont détournés de leur usage initial : un galet de lest devient un affûtoir, les gros clous servent de marteau, tisonnier ou pic, voire d’emporte-pièce pour percer le cuivre. D’autres ustensiles sont fabriqués avec une grande ingéniosité par les Malgaches à partir des éléments récupérés de l’épave ou de l’environnement.

Une maîtrise du cuivre et du plomb

Un esclave confectionnant un bracelet illustré par Sylvain SavoiaCrédit : © S.Savoia, Les esclaves oubliés de Tromelin, collection Aire Libre, Dupuis

Les naufragés démontrent leur remarquable savoir-faire technique dans la réalisation d’ustensiles en cuivre et en plomb, ceux-ci étant omniprésents dans un navire tel que l’Utile. La découverte de coulures de plomb confirme le recours à la fonte par les naufragés, notamment pour fabriquer des bassines. De nombreux autres récipients sont fabriqués en cuivre. Des cuillères en cuivre ont été façonnées sur place, comme le prouve la découverte de différents éléments de la chaîne opératoire ; quinze d’entre elles ont été découvertes, soigneusement rangées dans un des bâtiments. Des pics triangulaires très allongés retrouvés avec les cuillères servaient peut-être de fourchettes simplifiées ou bien de pointes démêloirs pour la coiffure, montrant que les préoccupations des rescapés allaient au-delà des questions de survie.

Préserver ses ustensiles

Entretenir les ustensiles pour les faire durer le plus longtemps possible demeure une importante préoccupation des naufragés et illustre leur volonté de lutter sans relâche. Certains récipients présentent maintes réparations effectuées au moyen de plaques rivées.

L’exploitation probable du milieu naturel

Le milieu naturel a sans doute aussi été exploité par les naufragés pour réaliser des objets de la vie courante. Cependant, nombre d’entre eux ne se sont pas conservés et n’ont donc pas été retrouvés par les archéologues. On peut par exemple penser aux pagnes et aux couvertures en plumes tressées mentionnés par les archives. Enfin, quelques coquillages ont été transformés pour en faire des cuillères, des louches ou des récipients.

Écoutez l'émission Le temps d'un bivouac (53 mn), animée par Daniel Fiévet sur France Inter, qui part sur les traces des esclaves oubliés de Tromelin, avec Max Guérout et Sylvain Savoia.

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